Lionel Bourg


                                                                     Et cet homme ce sera moi


                                                                                         I


    On ne sait jamais ce qui, de l'intimité, se cache ou se révèle, se voile, se dénude et de nouveau se masque lorsque nous l'évoquons, n'étant elle-même ni tout à fait contrée suffisamment opaque ni territoire presque vierge où s'épanouirait au grand jour quelque manière de liberté.
    C'est qu'il en va d'une fréquentation trouble, sans doute, toute personnelle à l'évidence, d'un univers ou d'un domaine — un jardin, un château… — farouchement singulier, celui d'autrui ne requérant une once d'attention que de l'autre côté du miroir sans tain qui nous protège, un peu voyeurs, un peu perfides, et narquois, si naïfs pourtant que nous croyons dissimuler nos propres secrets en ce regard comme vide, cet œil aveugle de l'inévitable cyclope auquel nous crions depuis l'aube des âges les mots d'imposture :
    — Mon nom est personne !
afin que chacun, ici, partout, à Ithaque :
    — Ulysse… Ulysse…
ou à Chambéry, à Lyon, à Genève :
    — Rousseau…  Rousseau … 
s'étonne d'un tel patronyme et toujours se souvienne.
    Dès lors, cette abstraction étrange, mal définie, ce rapport, déjà, puisque rien d'humain n'accède à l'immédiateté, la caresserait-on parfois, miraculeusement — extase, plénitude, néant peut-être ou, il en parle avec un surcroît de candeur, ce réveil de Jean-Jacques après l'accidentelle perte de connaissance narrée aux premières pages de la seconde promenade, cette naissance, confie-t-il, tandis qu'avec son sang s'épanche l'infini (le ciel nocturne, les étoiles) —, cette abstraction toute de raison sensible, et de conscience vaguement hébétée quand il pleut, quand il neige, de certitude, soudain, irréductible, n'existe que pour être divulguée : vivre, c'est se trahir, vider son sac, s'avouer.
    Elle souffre, n'empêche, l'intimité.
    De la solitude à laquelle elle aspire. De cette communauté vacante, aussi, ou rétive, ou qui lui fait défaut, qu'elle exige et redoute et dont l'appel comme la proximité sans cesse inabordable hante les paragraphes de la moindre missive, du plus banal journal intime.


                                                                                        II


    Comment combler le manque ?
    Abolir la distance tout en la confortant ?
    « Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindre en ce monde, et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même », note le Rousseau des Rêveries.
    Encore faut-il pouvoir dresser pareil constat, le dire et,  d'une façon assez hautaine, l'écrire, l'exprimer.
    Tout se passe alors comme s'il devait une fois de plus correspondre. Tracer les lignes d'une dix-millième lettre. S'adresser à Pierre, à Paul (à Du Peyrou, à Madame de Luxembourg, Madame d'Houdetot, à Voltaire, Diderot, Moultou, à Bernardin de Saint-Pierre), se justifier, démonter les rouages de l'indéfectible complot, se battre contre les moulins dont les ailes ne sont plus que carcasses déplumées, se lamenter, se réjouir et  ne garder, ne couver pour sa seule gouverne, son seul profit, les sentiments ou sensations, les souvenirs, les rages et les émois rythmant au gré de jours désormais identiques ses excursions d'ermite atrabilaire. Prendre une feuille. Gribouiller une phrase. Consigner à jamais l'éphémère, les minutes éblouies que l'on vécut au fond d'une barque, dérivant à la pâle clarté de la lune. Se rappeler certaines lèvres, des seins, un baiser. Retenir encore un moment quelques lambeaux d'heures ô combien périssables. Plier la feuille. Cacheter son message et le confier aux anges discrètement mercenaires qui le porteront à la bonne adresse. Noircir d'une écriture hâtive une carte à jouer. Signer. S'affubler d'une devise. Multiplier les rendez-vous avec l'improbable. N'est-ce pas faire mesure commune de l'intime nécessité ?
    Il écrit, Rousseau.
    Ne s'arrête plus d'écrire tout en fustigeant cet art, cette contrainte — cette illusion, pire, ce mensonge —, de sorte que la frontière s'évanouit entre affaire privée et volonté publique : être nu, vulnérable, caparaçonné de livres et d'épîtres, invincible.
    Tout y sera.
    Tout y est.
    Les amours et les haines, les mépris, les maladies, l'envie de pisser, la morale, des leçons de botanique, une théorie du langage, des diatribes furieuses, des larmes, des suppliques, une folle tendresse.



                                                                                         III


    La lettre fut et demeure un genre littéraire.
    Philosophique, dédaigneuse, polémique, romanesque, édifiante, poétique, savante, amoureuse, explicative, suppliante, vengeresse, insultante, courtoise, familière, obséquieuse, aucun prétexte ne l'émancipe réellement de son penchant autobiographique.
    Ni manifeste ni prise de position en faveur d'une simple idée, moins encore d'un parti — j'écarte ici, forçant le trait, les envois à un père, une mère, une maîtresse, un soupirant —, sa dialectique met en jeu l'expression la plus individuelle que l'on puisse concevoir : les Lettres écrites de la montagne, celles que Rousseau destine à Malesherbes ou à l'Archevêque de Paris, Monseigneur de Beaumont, à d'Alembert, au marquis de Mirabeau, ne sont pas que de vigoureux coups de pied dans la fourmilière des disputes sociales. Un souffle les emporte, que l'on essuie de plein fouet : avec elles, longues ou brèves, renversant tout sur son passage, surgit au beau milieu du magasin de porcelaine littéraire une sensibilité en butte aux injustices du temps. Attaqué (proscrit, pourchassé, pris de corps), Rousseau, qui se défend et, en ce siècle où l'épée comme le verbe ne sont plus l'apanage exclusif de la noblesse, mieux qu'un autre porte le fer, n'argumente qu'après être revenu sur ses déboires, ses douleurs, sa « carrière » et ses rêves : c'est à lui, à lui seul, que l'on a fait du tort.
    Ainsi : « Je ne puis m'empêcher, en commençant cette lettre, de réfléchir sur les bizarreries de ma destinée : elle en a qui n'ont été que pour moi », marque-t-il à Christophe de Beaumont. Il enchaîne : « J'étais né avec quelque talent ; le public l'a jugé ainsi : cependant j'ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité, dont je ne cherchais point à sortir. Si je l'avais cherché, cela même eût été une bizzarerie que, durant tout le feu de mon premier âge, je n'eusse pu réussir, et que j'eusse trop réussi dans la suite quand ce feu commençait à passer. J'approchais de ma quarantième année et j'avais, au lieu d'une fortune que j'ai toujours méprisée et d'un nom qu'on m'a fait payer si cher, le repos et des amis, les deux seuls biens dont mon cœur soit avide. Une misérable question d'académie, m'agitant l'esprit malgré moi, me jeta dans un métier pour lequel je n'étais point fait : un succès inattendu m'y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d'adversaires m'attaquèrent sans m'entendre, avec une étourderie qui me donna de l'humeur, et avec un orgueil qui m'en inspira peut-être ».
    Toute une vie.
    Les heurts et les sursauts qui la conduisent, l'asservissent. Puis, ailleurs, ou plus loin, en marge, le même pli, le même ton, les mêmes tournures appliquées aux maux qui le tourmentent, et la rancune, le pardon, les mictions torturantes, l'odeur fétide qui lui sort de la bouche, la beauté de Sophie d'Houdetot, le souvenir de la gorge de Madame de Warens ou de celle de cette jeune fille qu'une après-midi il avait malicieusement ornée de cerises, la fatigue, les escarres, le bon vin, les lâches, les méchants, les excursions à la Grande Chartreuse ou par la montagne de Pilat, un bouquet de pervenches, ses ennemis qu'il « tient au cul », ceux à qui il « paumerait volontiers la gueule », l'aube à quelques pas du Rhône, la virginité bouleversante des cieux lorsque la nuit s'étend sur le lac de Bienne.



                                                                                        IV


    Quel sens, quelle vertu prennent-ils plus de poids, et de réalité, d'épaisseur en ces phrases composées pour soi ou pour quelques-uns mais qui s'offrent à tous ?
    Rousseau répond d'un mot qu'il faut entendre pleinement ; c'est celui de pitié.
    La pitié franche. Commune.
    Si forte, si solidement ancrée en nos âmes que l'identité qu'elle fonde — être cela, une créature en peine, qui se connaîtrait malheureuse et s'accorderait aux membres de son innombrable tribu —, brise enfin le miroir la séparant d'autrui, cette glace que j'ai posée, commençant, laquelle reflétait au mieux l'arrogance adverse des solitudes. Claude Lévi-Strauss, au cours de sa leçon à l'Université Ouvrière de Genève — en 1962 —, s'en fit l'écho bien plus subtilement que moi :
    « L'unique espoir, pour chacun de nous, de n'être pas traité en bête par ses semblables, est que tous ses semblables, lui le premier, s'éprouvent immédiatement comme êtres souffrants, et cultivent en leur for intérieur cette aptitude à la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu "de lois, de mœurs et de vertu", et sans l'exercice de laquelle nous commençons à comprendre que, dans l'état de société, il ne peut y avoir ni loi, ni moeurs, et ni vertu.
    Loin de s'offrir à l'homme comme un refuge nostalgique, l'identification à toutes les formes de la vie, en commençant par les plus humbles, propose donc à l'humanité d'aujourd'hui, par la voix de Rousseau, le principe de toute sagesse et de toute action collectives ; le seul qui, dans un monde dont l'encombrement rend plus difficiles, mais combien plus nécessaires, les égards réciproques, puisse permettre aux hommes de vivre ensemble et de construire un avenir harmonieux ».
    Si droite perspective ne s'esquisse pas sans révolte.
    Sans cette capacité de refus qui fonde, chez le promeneur solitaire, l'adhésion paradoxale à la communauté et dont toutes ces lettres, toutes ces pages nourrissent les flammes qui nous consument encore.
    Rousseau n'est pas l'enfant de chœur laïque ou vaguement théiste que l'on se plut à dépeindre.
    Vif, vindicatif, sa commisération ne s'entache ni de mièvrerie ni de fausseté. Une pointe d'humour, ici : « On dit que la grotte de Balme est de vos côtés, badine-t-il en réponse à Madame la Présidente de Verna, le 2 décembre 1768 ; c'est encore un objet de promenade et même d'habitation, si je pouvais m'en pratiquer une dont les fourbes et les chauves-souris n'approchassent pas » ; un mouvement d'agacement, là : « J'étais né faible ; les mauvais traitements m'ont fortifié : à force de vouloir m'avilir, on m'a rendu fier » ; les confidences qu'il multiplie, plaidant invariablement sa cause, ne sont pas plus dépourvues de griffes que sa pensée : par delà sa gentillesse, non feinte, on l'aime en considération d'une colère beaucoup moins hypocrite que l'humeur prétendue bonhomme dont il fut travesti.



                                                                                          V


    1778 : Rousseau s'éteint.
    Une époque s'achève. L'intimité s'est faite fraternelle.
    Il suffisait que, de l'épaule, un sale môme, un vieux monsieur en ouvrît les portes, laissant le champ libre à nos songes
    Saint-Just, certes, viendra.
    Mais les canuts. La Commune.
    Une rose a fleuri : Alice, maintenant, peut entrer au pays des Merveilles.