Et La Nouvelle Héloïse, tout de même ? Ce roman n’est-il pas de cette « littérature molle » que dénonce le prétendu empêcheur d’écrire en rond ? Eh bien non, répond Violaine Géraud, qui cite le docteur es paradoxe : « ce roman n’est pas un roman »… Et s’il en a la forme, ce n’est que pour peindre « la vie rustique et sage auprès de la nature ». Une sorte de roman à contre-emploi en quelque sorte. Pas de chance, le succès de ce non-roman tout à fait romanesque fut immense. « C’est au cœur du paradoxe que Rousseau trouve ses lecteurs », conclut l’universitaire. Une constatation qui pourrait servir de mise en garde à Rousseau 2012.

« Quel faux-cul flamboyant ! » tout de même, s’exclame Robert Damien, qui s’attarde sur la haine des livres développée par le grand homme, spécialiste de l’ambivalence : « Je hais les livres… » Et pour cause. Plutôt que d’éclairer la nature et de nous aider à la comprendre, ils nous en séparent, ajoutent des mots aux mots et des commentaires aux choses, bref, nous éloignent de Dieu et couvrent la véritable parole de l’être. « J’ai refermé tous les livres, sauf celui de la nature… » Pas tout à fait, précise l’universitaire, Rousseau sauve tout de même un volume du naufrage : Robinson Crusoé. « Seul livre de retour à Dieu dans l’écoute de soi ».

À part cela, il faut se méfier des livres, surtout au nom de l’égalité. C’est vrai qu’il convient d’être oisif pour se cultiver. Il n’y a qu’à voir les académies et les universités, où le savoir est affaire de caste. La société, telle que la voit Rousseau, est donc bel et bien « dévoyée par le savoir ». Le mieux serait de la quitter, oui, bien sûr, la quitter… Bienheureux Crusoé ! Rousseau ne sera que le Robinson des lettres, car « ne lui reste la possibilité de tirer son modèle que de son propre cœur ». Le primat donné à la sensibilité par rapport à la rationalité, c’est l’autre grande révolution du XVIIIe siècle. Avec cette nouvelle priorité donnée à l’émotion, il y a tout un nouveau continent à parcourir. Celui du moi et de la vérité intérieure. L’on comprendra que Rousseau fait les premiers pas d’un voyage en littérature qui, jusqu’à aujourd’hui, demeure inachevé.

                                                                                                                                                                                       Laurent Bonzon