Je ne doute pas non plus qu’il eût apprécié la lumière tamisée par les nuées de ce midi d’orage, laquelle s’étale, poudreuse, aveuglante, voilant tout en soulignant le relief les montagnes jumelles - de la Drôme, de l’Ardèche - que je contemple du haut de la bourgade et que sabre le Rhône.

                                                                                      *

       Jean-Jacques ne vint pas.
     M’adossant à la maison qui l’espionne en chien de faïence, j’examine sous la pluie la façade de l’hôtel particulier que loua Mme de Larnage.
     Tout est clos.
     Je crois deviner une présence mais la porte, les volets - quel intérieur protègent-ils, de voûtes et de salons où le nom de Rousseau ne se prononce qu’avec dédain ? -, les rideaux à l’étage (une main, un visage flou derrière l’étoffe masquant la fenêtre) ne s’ouvriront pas.
     Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis.
     L’épigraphe du Discours sur les Sciences et les Arts, ce 4 octobre, me va sans prétention comme un gant.

     Valence
     L’amour le plus charnel, ce fut ici, avec Mme de Larnage, que Jean-Jacques le connut.
     Les agaceries du voyage, celles, plus précises, de l’escale à Montélimar l’avaient enflammé mais, craignant le ridicule, ou le fiasco, il n’osait prendre l’initiative. Mme de Larnage le rassura. Le combla. Et s’il exulte, plastronne, pousse d’incongrus cocoricos après la folle nuit, c’est de s’être enfin prouvé à lui-même qu’il était bien un homme - un « vrai », plutôt deux, trois ou quatre fois qu’une veut-il nous faire comprendre quand il relate l’événement dans Les Confessions.
     Saint-Jacques…
     Ainsi se nommait l’hôtel. Et le quartier périphérique de Valence où la dame et le jeune homme devinrent amants.
     Elle est peut-être pavée d’inattendus délices, la route de Compostelle.

     Saint-Pierre de Chartreuse
     Le Guiers - le Guiers mort (et pourtant !) - brasse des eaux étonnamment transparentes à vingt mètres de la pension de famille où le froid s’insinue (mais sans doute est-ce moi qui, fatigué, ne parviens pas à me réchauffer). Il a neigé. Assez pour que les flocons saupoudrent les Alpages de l’Émeindras, Chamechaude et le Charmant Som, blanchissant les échines dont la roche semble plus grise en regard de cette pellicule glacée, qui brille au soleil d’un après-midi de novembre.
     Le village marque l’orée du « désert » des chartreux, où Jean-Jacques herborisa. Les arbres, magnifiques (érables, hêtres, noisetiers, quelques bouleaux), se colorent de toutes les nuances du jaune et du roux, lesquelles lèchent de leurs flammes l’uniforme verdure des conifères. Une phrase de Rousseau me revient en mémoire (d’où l’avais-je extraite ?) : « Puisque tout le monde n’a pas l’honneur ou le pouvoir de passer sa vie à tuer des bêtes ou à brouiller des cartes, il faut bien que quelques désœuvrés s’amusent à contempler la nature ».
     Ce n’est plus le cas.
    Le progrès se gaussant des désœuvrés d’hier ou d’avant-hier, l’heure est à la randonnée sportive.
     Équipés de bâtons réglables, de raquettes et de sacs auxquels les relient un cordon qu’ils tètent avidement, les plus aguerris des aventuriers de cette arche perdue galopent comme on fuit ou dépense en un minimum de temps un maximum de calories. Profil bas, je rencontre un groupe qui, s’élançant sur le chemin du Grand Som, ne prête aucune attention à l’avertissement qui, sur un panneau, sert d’inefficace mise en garde :

                                                            Parcours dangereux.
                                               Passages aériens. Cinq morts en dix ans.
                                                   Sachez renoncer devant la difficulté.

     Les membres du petit escadron - lunettes noires, bonnets, chaussures souples mais renforcées, camisoles et pantalons épousant sans suggestion perverse replis ou protubérances anatomiques - me saluent avec juste ce qu’il convient d’amicale condescendance avant de disparaître dans le brouillard.
     Conquérants de l’inutile ?
     Pas plus que moi.
     Et moins que ce Jean-Jacques dont le souffle se fait court, qui sacre, refuse de suivre ses pédants acolytes et, du Sapey à Grenoble, en juillet 1768, ne desserre plus les dents, où tremble un trèfle à quatre feuilles.


                                                                                      *


     Des moines vivent et méditent toujours dans le monastère qu’avait chanté Rousseau.
     Mauvais poème. Excursion malheureuse.
     À trente-cinq ou quarante ans de distance, la Grande Chartreuse ne réussit pas à notre promeneur. Fut-ce en raison du ciel ? De la pluie qui rinçait à grandes eaux la beauté du monde ?
     De cette foi un peu trop orgueilleuse, peut-être, et marchande, le bunker religieux, maître des champs, des forêts comme des forges construites au sortir des vallées, ne correspondent pas à la conception égalitaire que Jean-Jacques eut de la piété.


                                                                                      *


     Couché sous les sapins du col du Cucheron, les branches qui oscillent me bercent avec la tendresse trompeuse de toutes les tentations.
     Je dormirais.
     Ou veillerais infiniment, rien n’étant plus à vaincre et l’univers entier à accepter.
     « Va. Marche sur le fil », insiste une voix légère. C’est affaire d’équilibre. D’innocence. De simplicité.
     Je veux bien.
     Je veux bien mais, dans mon berceau, mon père ni ma mère ne déposèrent le plus frêle balancier.

     Monastère de la Grande Chartreuse
     Sombre.
    L’adjectif sera de tous les souvenirs de voyage, tous les récits. Chateaubriand. Lamartine. Stendhal. Alexandre Dumas, pas le moins enthousiaste quand il raconte sa visite et l’apparition d’un chartreux « sous les arcades brunies par le temps », le saint homme s’avançant, « grave et calme », dans un « immense corridor gothique, de huit cents pieds de long ».
     Attention ! La machine s’emballe.
     Dumas, on ne se refait pas, imagine dare dare des reclus entraînés par des sentiments ou des passions multiples, la foi, le malheur, « le crime peut-être », les uns ayant le feu dans leurs veines, les autres pleurant ou priant : « Oh ! C’eût été, j’en suis sûr, une belle histoire à écrire que l’histoire de tous ces hommes ! », s’exclame-t-il, incorrigible.


                                                                                     *


     M’autoriserai-je un aveu ?
     Le site comme le monastère ne m’émeuvent ni ne m’impressionnent. Je suis trop loin, trop en colère (j’ai vu, ce matin, un reportage sur les sans-abris grenoblois : les « bons » pères ne pourraient-ils pas, quitte à enfreindre la loi - la leur comme celle du siècle - les héberger, en toute charité chrétienne ?).
     Certes, la montagne est belle.
     L’ensemble architectural - très militaire - rigoureusement calculé.
     Mais rien ne m’appelle. Rien ne provoque en moi cette sensation que la fréquentation de Rousseau me rend toujours plus nécessaire. J’ai beau regarder, beau crapahuter autour du calvaire d’où l’on surplombe la totalité des bâtiments, beau rattraper par les cheveux la
petite fille qu’un personnage de Pierre Péju ramène à la vie après lui avoir lu, quand elle était dans le coma, tant de livres (La Petite Chartreuse, Gallimard), je reste de marbre et seule une vieille visiteuse, qui va cahin-caha sur la route, m’enlève à mon indifférence : de dos, elle ressemble à ma mère.


     Pilat
     Nous étions aux dernières lueurs d'octobre et, cette année-là (1986 ? 1987 ?), l’automne étant majestueux, j’avais pris l’initiative d’une équipée pédestre qui, via La Grange Rouet, la Croix de Montvieux et le Collet de Doizieu, se fierait pour une part au tracé du chemin Jean-Jacques Rousseau. Vingt, vingt-cinq kilomètres. La journée était radieuse et, ne forçant pas l’allure, ma compagne et sa fille, que je guidais en m’attribuant le savoir de l’homme expérimenté, ne réalisèrent pas tout de suite que nous prenions le risque d’un retour trop tardif. À quoi bon s’inquiéter ? Au pire, nous trouverions un toit à la Jasserie, où nous fûmes à la nuit. Or tout était cadenassé. La porte de l’auberge si rébarbative que je ne pus l’ouvrir. Nous nous remîmes en marche prudemment, ne distinguant à peu près rien sous une lune qui buvait l’eau blanchâtre des nuages. On conçoit nos frayeurs. Sente pentue, apparitions spectrales, forêt refermée sur nos talons, je résolus d’établir un campement, allumant avec difficulté un feu de branches humides, couvertes de lichen et de champignons, dont l’âcre odeur imprégnait nos cheveux et nos vêtements en brûlant.
     À l’aube, le givre festonnait l’herbe rase du sentier.
     Nous avions grelotté. Très peu ou pas dormi, bien sûr. Mais quel bonheur ! Quelle joie, intime, silencieuse, lorsque nous arrivâmes à la maison.
     Je ne sais pas trop pourquoi, au moment de ranger mon carnet, je convoque ce souvenir. Sans doute parce que Rousseau eût aimé l’anecdote.
     Nous avions été trois enfants, trois Robinsons échoués sous de fort chiches étoiles.
     C’est peu. C’est beaucoup.
     « Dans le champ souvent mal arpenté de l’éthique, déclare Paul Audi dès l’amorce de son Rousseau : une philosophie de l’âme, quiconque règle son pas sur le pas de Jean-Jacques Rousseau ne tardera pas à comprendre qu’il y a bien de la différence entre la culture qui orne l’esprit et celle qui nourrit l’âme. Il apprendra également, et tout aussi rapidement, à s’éveiller aux pièges de la distinction sociale et à comprendre toute l’importance qu’il y a, pour un être épris de liberté, à se dégager de l’emprise de son amour-propre ainsi qu’à témoigner, ne serait-ce que par ce biais, de l’existence de sa force d’âme. »
     Qu’ajouter ?
     C’était cela, notre joie, notre fierté, notre bonheur.
    Bien des années après, je n’ai d’autre ambition : sur le second versant de l’âge, Rousseau me parle encore.

© Lionel Bourg