Ce mot est un néologisme forgé par Rousseau, et fort peu employé après lui ; et comme tel, il reflète bien la tension dans laquelle sa pensée et son écriture mettent la langue et la culture de son époque. Rousseau est  à la fois un maître d’éloquence immédiatement reconnu, y compris par ses adversaires, dès le Discours sur les sciences et les arts, et c’est en même temps l’écrivain qui pense que la langue française, dans sa perfection même à cette époque où il la trouve, est le pire médiateur qui soit pour faire entendre la langue dont il se veut porteur, autrement dit, la voix de la nature. Comme l’écrivit Ernst Cassirer : « en morale, en politique, en religion, en littérature comme en philosophie, Rousseau renie et brise les formes inscrites qu’il y découvre – au risque de laisser le monde sombrer à nouveau dans l’état originaire et informel, l’état de « nature », et ainsi le livre, en un certain sens, au chaos. Mais c’est au sein de ce chaos qu’il invoque lui-même que s’affermit sa propre force créatrice » (Le problème Jean-Jacques Rousseau, Hachette, 1987). Je vous inviterai néanmoins, dans la suite de mon propos, à retrouver d’abord une connivence initiale de Rousseau à l’égard de cette culture et de ce milieu intellectuel des Lumières montantes qui fut le sien lors de ses dix premières années parisiennes ; et ensuite seulement, à saisir les enjeux de la crise qu’il a introduite en assumant radicalement dans l’espace public les conséquences des thèses avancées dans son premier Discours : conséquences qui sont aussi bien logiques qu’existentielles ; nous envisagerons enfin une expérience littéraire intégralement conjuguée comme expérience totale de la liberté humaine.

Un homme de lettres en rupture

L’expérience littéraire d’abord pratiquée par Rousseau, ce sera donc au départ celle que programme la notion d’homme de lettres au XVIIIe siècle. C’est-à-dire une classe en pleine expansion, alimentée par les collèges de province et qui cherche fortune sur le pavé parisien, à une époque où les talents, quels qu’ils soient, peuvent  assez aisément ouvrir la porte des salons et – pour les plus chanceux – des diverses sinécures offertes par l’appareil d’État, l’Église, ou simplement les caprices des Grands et des riches. Rousseau sera ainsi secrétaire de Mme Dupin, riche bourgeoise très lancée qui se souhaitait femme de lettres et qui le paie pour lui faire des extraits d’ouvrages qu’elle n’a pas le temps de lire ou pour monter un cabinet de chimie à son fils. C’est ainsi qu’entre autres travaux d’érudition (on en conserve plusieurs milliers de pages manuscrites d’extraits, de notes et d’esquisses), il lira par exemple à fond Montesquieu et suivra les cours de Rouelle au Jardin du Roi. Rousseau a partagé la vie de la bohème intellectuelle de son temps pendant ses dix premières années parisiennes ; il en était un des piliers, dans l’amitié de Grimm, Condillac, Diderot et de quelques autres, assidu au théâtre et à l’opéra, fréquentant petits abbés et journalistes, écrivant un conte (La reine Fantasque) pour la Société du Bout du Banc animée par des écrivains libertins sous la houlette d’une actrice fameuse, et rencontrant l’abbé Prévost à Passy chez le Genevois Mussard (fanatique de coquillages fossiles), en compagnie de Procope, Van Loo, Boulanger, Lenieps et autres fins esprits.
  Dans les années 1748-1750, Diderot et d’Alembert sont recrutés par une compagnie d’imprimeurs qui lancent l’Encyclopédie ; ils en deviennent les salariés et Diderot recrute son ami Rousseau pour les deux-cents articles prévus sur la musique ; lorsque paraît le premier volume, sa participation est inscrite dans le majestueux « Discours préliminaire » écrit par d’Alembert : « M. Rousseau de Genève […] qui possède en Philosophe et en homme d'esprit la théorie et la pratique de la Musique, nous a donné les articles qui concernent cette Science. Il a publié il y a quelques années un Ouvrage intitulé, Dissertation sur la Musique moderne. On y trouve une nouvelle manière de noter la Musique […]. » En quittant Mme de Warens, Rousseau avait en effet emporté ce projet de notation chiffrée par lequel, comme tant d’autres, il espérait se faire un nom à Paris, mais cela n’avait pas marché. Cependant, lorsque paraît ce Discours préliminaire, son nom court déjà Paris et l’Europe entière puisqu’il est devenu celui de ce Citoyen de Genève qui a obtenu le prix de l’Académie de Dijon en « cassant les vitres » (Diderot) – ce que mentionnait aussi un peu plus haut d’Alembert, dans un développement consacré à rappeler que la barbarie, quand elle dévaste la civilisation, dure des siècles (fort sombres) ; il pointe alors (non sans humour) une contradiction  concernant l’intéressé : « ce serait peut-être ici le lieu de repousser les traits qu'un Écrivain éloquent et philosophe a lancés depuis peu contre les Sciences et les Arts, en les accusant de corrompre les moeurs. Il nous siérait mal d'être de son sentiment à la tête d'un Ouvrage tel que celui-ci ; et l'homme de mérite dont nous parlons semble avoir donné son suffrage à notre travail par le zèle et le succès avec lequel il y a concouru ».
  Voici donc publiée la contradiction centrale incarnée par l’œuvre de Rousseau dans la culture du XVIIIe siècle : il est un encyclopédiste, un collaborateur actif de ce Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers qui entreprend de transformer en profondeur l’ensemble de la culture classique, tout en la diffusant très au-delà du cercle fermé des spécialistes qui l’ont restaurée depuis la Renaissance ; mais il est en même temps le porteur d’une pensée qui interroge radicalement les fondements intellectuels de l’entreprise ; une pensée dont le Discours sur les sciences et les arts n’est que le premier volet, et qui va se développer jusqu’à l’Émile où elle trouve son accomplissement systématique.
  Dans l’occasion qui nous rassemble, il m’a semblé qu’il fallait rappeler cette radicalité que les amis de Rousseau (sauf sans doute Diderot) et ses adversaires n’ont pu d’abord entendre et supporter qu’en la recevant comme un pur jeu d’esprit, comme une façon de se faire valoir par le génie du paradoxe, en ne la prenant donc pas au sérieux et en saluant seulement le talent d’une plume exceptionnelle nouvellement parue sur la scène des Lettres. Ce n’est qu’assez progressivement que les plus profonds ont fini par comprendre au fil des publications de Rousseau, que ce qu’ils avaient lu n’était pas une énième variation (quoique singulièrement brillante) sur un lieu commun reprogrammé par une académie de province, mais bien le premier jalon d’une théorie de l’homme originale, que Rousseau résume ainsi à la fin de sa carrière (sur le fond, il n’a jamais varié d’un iota), par la bouche d’un lecteur fictif qui vient d’étudier ses écrits : « j'y vis partout le développement de son grand principe que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. L'Émile en particulier, ce livre tant lu si peu entendu et si mal apprécié n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme, destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement. Dans ses premiers écrits il s'attache davantage à détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instrumens de nos misères, et à corriger cette estimation trompeuse qui nous fait honorer des talents pernicieux et mépriser des vertus utiles. Partout il nous fait voir l'espèce humaine meilleure plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive, aveugle misérable et méchante à mesure qu'elle s'en éloigne. Son but est de redresser l'erreur de nos jugements pour retarder le progrès de nos vices, et de nous montrer que là ou nous cherchons la gloire et l'éclat, nous ne trouvons en effet qu'erreurs et misères. » (Rousseau juge de Jean-Jaques, IIIe Dialogue).
  Autrement dit, l’entreprise de Rousseau s’adosse à une stratégie d’intervention dans la culture et dans l’Histoire ; et cette stratégie impliquait, pour commencer, de dévaster les idées reçues concernant les bienfaits supposés des arts, des lettres et des sciences relativement au progrès des mœurs, ainsi que la qualité des gens de lettres et des philosophes à se prétendre porteurs du meilleur de l’Humain. Il faut donc bien se rappeler que le penseur dont nous entreprenons de célébrer le tricentenaire de la naissance assume jusqu’à la fin des énoncés comme ceux-ci :
   « O Sparte! Tandis que les vices conduits par les beaux-arts s'introduisaient ensemble dans Athènes, tandis qu'un tyran y rassemblait avec tant de soin les ouvrages du prince des poètes [ie. Homère], tu chassais de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les savants. » (Discours sur les sciences et les arts) … « Hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres; brisez ces marbres; brûlez ces tableaux; chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. » (« Prosopopée de Fabricius » in DSA) … « La science n'est point faite pour l'homme en général. Il s'égare sans cesse dans sa recherche ; et s'il l'obtient quelquefois, ce n'est presque jamais qu'a son préjudice. Il est né pour agir et penser, et non pour réfléchir. La réflexion ne sert qu'à le rendre malheureux sans le rendre meilleur ni plus sage. » (DSA).
  Je demande qu’on réfléchisse à la portée, aujourd’hui en 2010, de tels énoncés : qui parmi nous, s’il analyse ce qu’ils produisent en lui, ne se dit pas, quelque part, comme d’Alembert : Rousseau ne pense pas vraiment ce qu’il dit ; d’ailleurs, il a tant écrit, il s’est même rendu fameux par un opéra, et surtout il a publié un roman, la Nouvelle Héloïse, qui fut l’un des best sellers de la librairie européenne jusqu’au XIXe siècle … Alors !?

L’art contre l’art

  Mais il se trouve que si : Rousseau pense authentiquement ce qu’il écrit : la culture est un poison redoutable que s’est inventé l’espèce humaine, et très peu d’hommes sont capables  de s’en mêler sans s’y brûler corps et âme ; c’est, si vous voulez, la dimension faustienne de son génie. Rousseau affirme, du début à la fin de son œuvre, que la diffusion des Lumières au-delà du cercle des spécialistes est un crime majeur car le progrès de la culture dans les masses corrompt bien plus qu’il n’éclaire ; c’est seulement une élite restreinte qui peut s’occuper de ces choses : « s'il faut permettre à quelques hommes de se livrer à l'étude des sciences et des arts, ce n'est qu'à ceux qui se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, et de les devancer. C'est à ce petit nombre qu'il appartient d'élever des monuments à la gloire de l’esprit humain. » (DSA). Il affirme d’ailleurs n’avoir au départ voulu que s’adresser à cette élite ; ce qu’il avait à dire fut d’abord comme crypté à son intention, il l’écrit au cours de la polémique qui a suivi le discours de Dijon: « ce n’est que successivement et toujours pour peu de lecteurs que j’ai développé mes idées. […] Souvent la plupart de mes lecteurs auront dû trouver mes discours mal liés et presque entièrement décousus, faute d’apercevoir le tronc dont je ne leur montrais que les rameaux. Mais c’en était assez pour ceux qui savent entendre, et je n’ai jamais voulu parler aux autres. » (Préface d’une seconde lettre à Bordes).
  Ceux qui lisent Rousseau, y compris celui des Confessions, savent bien que c’est là sa façon constante de s’adresser au lecteur : celui-ci est requis de travailler, de réfléchir à ce qu’on ne lui dit pas, de remonter en arrière, de faire des hypothèses, de s’observer lui-même intérieurement pendant sa lecture, etc. Sans quoi, l’auteur le congédie. Voyez l’Émile : Rousseau présente l’éducation négative : « oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes: il en faut faire quand on réfléchit; et, quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme à paradoxes qu'homme à préjugés » ; voyez Rousseau juge de Jean-Jaques : « quant à ceux qui ne veulent qu’une lecture agréable et rapide, ceux qui n’ont cherché qui n’ont trouvé que cela dans mes confessions, ceux qui ne peuvent souffrir un peu de fatigue ni soutenir une attention suivie pour l’intérêt de la justice et de la vérité, ils feront bien de s’épargner l’ennui de cette lecture ; ce n’est pas à eux que j’ai voulu parler. » (Du sujet et de la forme de cet écrit).
  Il faut admettre ce pessimisme de l’écrivain à notre égard comme une des formes de sa pédagogie ; pédagogie de la provocation, pédagogie brutale : car si l’homme qui médite est un animal dépravé, Rousseau assure qu’une fois le processus engagé, quiconque a pensé pensera toujours ; encore faut-il savoir penser vraiment et s’y exercer en mesurant que ce poison de l’âme qu’on appelle la culture est aussi un palliatif à l’incurable ; autrement dit qu’on peut affaiblir le poison par le poison, en pensant au revers de la pensée. Il le dit dès 1753, dans la préface d’une comédie ratée qu’il a donnée à jouer : « il est très essentiel de (se) servir des [Lettres] aujourd'hui comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé, ou comme de ces animaux malfaisants qu'il faut écraser sur la morsure. » (Préface de Narcisse). C’est une des premières formulations d’une médecine des âmes en quelque sorte homéopathique (mais guère optimiste) dont il faut bien concevoir d’entrée que, selon Rousseau, elle n’est que l’ultime recours, à une époque où la civilisation est en train de basculer dans le temps de sa fin ; et c’est la fameuse formule qui ouvre la préface de la Nouvelle Héloïse : « il faut des théâtres dans les grandes villes et des romans aux peuples corrompus. » Corrompus, c’est-à-dire pourris de civilisation. À ce stade, écrit-il, « les arts et les sciences après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles les couvrent au moins d'un vernis qui ne permet pas au poison de s'exhaler aussi librement.» (Préface de Narcisse). Ne prenons pas Rousseau pour Malraux ni pour Vilar : il connaissait par cœur le répertoire de la Comédie-Française mais il a écrit la Lettre sur les spectacles pour empêcher l’installation d’un théâtre à Genève, parce qu’il considérait que dans cette cité à son avis moins pourrie moralement que les autres capitales d’Europe, le théâtre rendrait rapidement sa population aussi malade que celles des autres, parce que c’est un art redoutable dont la nocivité est invincible parce que séductrice (et d’autant plus dans l’excellence), tant sur les individus que sur les mœurs de l’État.
  La devise de Rousseau, c’est vitam impendere vero : dévouer sa vie à la vérité. Il l’a empruntée à Juvénal, satirique on ne peut plus mordant des mœurs de son temps. Rousseau, je l’ai dit, persiste à s’adresser à peu de lecteurs, mais c’est pour obliger le plus de lecteurs possibles à se mettre au travail. Au travail vers la vérité. Une vérité fort dure à entendre qu’il se prétend le seul dans son siècle à proclamer. Cette posture, il l’installe sur la scène européenne peu de temps après le succès de son premier Discours, en rompant frontalement avec l’habitus des hommes de lettres parisiens ; c’est ce qu’il a appelé sa « réforme » : il refuse les sinécures qu’on lui offre, il quitte la perruque, il vend sa montre et prend un métier de copiste de musique à tant la page, qu’il exercera encore dans ses dernières années parisiennes. Et pour faire bonne mesure, il quitte Paris pour s’installer dans les bois, à quelques kilomètres de là (on n’a pas de portable à l’époque, et la route est boueuse plus souvent qu’à son tour) ; il y vivra une dizaine d’années, y produisant ses ouvrages les plus médités : Émile, le Contrat social, y mettant au point aussi sa position religieuse avec la Profession de foi du vicaire savoyard (relisez la IIIe Promenade des Rêveries pour mesurer l’enjeu vital que ce fut), y écrivant la Nouvelle Héloïse et la Lettre sur les spectacles.
  Si Rousseau a voulu se retirer du circuit parisien, ce n’est pas seulement pour jouer l’ermite à bon compte : c’est pour pouvoir penser en paix. C’est pourtant l’époque où l’Encyclopédie est confrontée à d’énormes difficultés et où les adversaires des Lumières semblent encore capables de l’emporter contre elles avec l’appui des forces les plus réactionnaires. Diderot voudrait garder Rousseau auprès de lui (ils ont quinze ans d’amitié derrière eux et, malgré leurs divergences de fond, c’est le seul interlocuteur de son niveau).  Rousseau essuie donc toutes les pressions possibles pour le faire rentrer à Paris avec armes et bagages et sa petite famille (sa compagne Thérèse et sa vieille mère), mais il s’opiniâtre au prix d’une brouille sans rémission avec ses amis.  Pour eux, il a déserté. Pour lui, il fait son devoir en se donnant les moyens de réfléchir et de travailler comme il l’entend: il l’écrit dans une de ses Lettres au directeur de la Librairie, M. de Malesherbes : « Vos gens de Lettres ont beau crier qu’un homme seul est inutile à tout le monde, et ne remplit pas ses devoirs dans la société. J’estime moi, les paysans de Montmorenci des membres plus utiles de la société, que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple, pour aller six fois la semaine bavarder dans une Académie. [Et du reste] c’est quelque chose quand on n’a plus ni force, ni santé pour travailler de ses bras, d’oser de sa retraite, faire entendre la voix de la vérité. C’est quelque chose d’avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. C’est quelque chose d’avoir pu contribuer à empêcher, ou différer au moins dans ma patrie, l’établissement pernicieux que pour faire sa cour à Voltaire à nos dépens, d’Alembert voulait qu’on fît [du théâtre] parmi nous. » Il écrit cela en 1762, alors que l’Émile va paraître, entraînant, comme vous le savez, cinq années d’errance en Suisse puis en Angleterre, suivies d’une vie semi clandestine en Dauphiné, Rousseau ne rentrant à Paris qu’en 1770, quoique toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt du parlement de Paris.

Penser librement

  C’est ici que je puis parler de ce qui caractérise son approche singulière de l’expérience littéraire. La liberté aura été la grande passion de Rousseau. Son exigence absolue commande toute son existence. À une époque où la condition d’auteur est par définition une condition aliénée, il est un des rares, avec Voltaire, à défendre avec esprit de suite une conception aristocratique de l’écrivain, qui veut que celui-ci déroge en faisant métier de son art. La solution de Voltaire aura été de faire fortune assez tôt pour avoir les moyens de son indépendance. Celle de Rousseau, à l’inverse, aura été de s’assurer un petit revenu tiré de son travail de copiste et de l’impression de ses livres, tel qu’il puisse vivre et écrire sans avoir à se vendre. Jamais il ne s’écartera de cette ligne. Il voit dans cette liberté préservée la source même de son talent ; il l’écrit à Malesherbes en 1762 : « je sentais qu'écrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent, qui était moins dans ma plume que dans mon coeur, et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière, qui seule pouvait le nourrir. »
  C’est en ce sens que Rousseau n’est pas un « livrier », un faiseur de livres spécialisé ; ce qui le pousse à écrire c’est ce qu’il appelle « l’enthousiasme de la vertu », la passion de la vérité, le sentiment de penser vers l’horizon de tous, non pour flatter ou séduire mais pour servir ses semblables. Et pour cela, il est de l’intérêt bien compris du public lui-même que l’auteur ne dépende pas de lui : écrire librement c’est n’avoir pas à se soucier pour vivre de l’échec d’un ouvrage : « j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était, ne pouvait être illustre et respectable, qu'autant qu'il n'était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement, quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pas dépendre de son succès. »
  Penser noblement donc et non pas penser pour vivre ; voilà bien une éthique de la mission de l’intellectuel qui laisse beaucoup à méditer à notre époque où l’on parle couramment des métiers de la culture comme d’une chose évidente, sans s’interroger sur l’idéologie marchande qui en fonde la notion (voir à ce propos Bernard Noël, À bas l’utile, Publie.net, 2010). Très peu aujourd’hui cherchent et parviennent à assumer des choix comparables à ceux de Rousseau ; de cela aussi il faut se souvenir quand nous le commémorons.
  Cette liberté de penser, il la conçoit encore selon une analyse politique de sa situation : s’il a su très tôt, en effet, que « tout tenait radicalement à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait que ce que la nature de son gouvernement le ferait être » (Les Confessions, l. IX), il n’en va pas autrement pour sa propre posture dans le champ : réaliste quand l’essentiel est en jeu, Rousseau sait que s’il s’avisait de se réinstaller à Genève (il en est redevenu citoyen depuis 1754), les lois de la république calviniste le contraindraient beaucoup plus que celles de la monarchie française, d’où cette fameuse formule : « quand on veut consacrer des livres au vrai bien de la patrie, il ne faut point les composer dans son sein » (idem). Il préfèrera donc vivre et penser dans le petit ermitage des bois de Montmorency prêté par la riche Mme d’Épinay, plutôt qu’à Genève où des offres lui ont été faites. Mais il est aussi prudent avec la France, du moins l’a-t-il cru ; par exemple, il ne publie pas son analyse de la partie des écrits de l’abbé de Saint-Pierre qui concerne la réforme des institutions monarchiques ; en effet, écrit-il dans les Confessions : « Je voulais user pleinement sans doute du droit de penser, que j'avais par ma naissance; mais toujours en respectant le gouvernement sous lequel j'avais à vivre, sans jamais désobéir à ses lois » (l. IX). D’où sa surprise lors de la condamnation de l’Émile par le parlement de Paris, puisqu’il considère que les thèmes les plus radicaux de sa pensée circulent sans répression en France depuis le Discours sur l’origine de l’inégalité. Il ne comprendra jamais bien ce que nous savons aujourd’hui : la condamnation de l’Émile (1762) est un moment de la crise en cours des institutions monarchiques : le parlement de Paris a profité avec succès de la mise en circulation de son livre pour damer le pion à l’autorité royale incarnée par le directeur de la Librairie, Malesherbes, qui avait fermé les yeux à cette occasion, comme en tant d’autres auparavant – et pour bien d’autres. La république de Genève ne sera pas en reste : Émile et le Contrat social y sont brûlés publiquement la même année (ainsi qu’en république de Hollande).
  Mais si Rousseau a la vocation des grands brûlés de l’Esprit (généralement fort peu livriers), c’est aussi qu’il ne se conçoit pas comme un auteur au sens où son époque l’entend, à quelques exceptions près (je pense à Marivaux dans ses Journaux) ; on peut dire que plutôt que commander à ses idées, c’est plutôt assister à l’éclosion de sa pensée (je paraphrase ici une formule de Rimbaud dans la « Lettre du voyant ») qui caractérise son approche ; « je suis autre » écrit-il dans le préambule des Confessions ; c’est aussi qu’écrire n’est pas chez lui l’exercice d’une souveraineté de l’intellect, mais la condensation lente d’un processus qui se déroule d’abord tout entier aux franges de la conscience, sur une scène mentale que Rousseau compare à un opéra :
  « Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations ; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez-vous point vu quelquefois l'opéra en Italie ? Dans les changements de scènes il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps ; toutes les décorations sont entremêlées : on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser : cependant, peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé. » (Les Confessions, livre III).
  Festina lente, hâte-toi lentement, dit l’adage romain ; ce serait aussi la maxime de Rousseau écrivain ; savoir attendre, c’est tout l’art de méditer et c’est tout l’art d’écrire et c’est pourquoi il lui faut le calme et le retrait ; car une chose est d’avoir la vision mentale, autre chose encore est de la transcrire ; Rousseau dit partout son extrême difficulté à écrire : ainsi à propos du premier Discours : « il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. » C’est qu’avant d’en venir à la plume et au papier, il écrit mentalement : « je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier : c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit, et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau ; l'on peut juger avec quelle lenteur. » (Idem). Vous voyez donc que chez lui, cela s’écrit d’abord comme un lent mûrissement intérieur, dont témoignent à l’envi ses brouillons, leurs ratures, ses manuscrits recopiés jusqu’à cinq ou six fois. C’est aussi là l’expression de ce curieux couple de labeur orageux et d’indolence qui caractérise son approche de la vie : très incapable de s’asservir durablement à quelque obligation de sociabilité que ce soit, Rousseau est pourtant prêt à s’activer passionnément quand les enjeux concernent ce qu’il conçoit comme l’intérêt vital de l’espèce humaine – voire de tel ou tel peuple particulier, comme lorsque, dans sa vieillesse, la Corse et la Pologne lui demandent de réfléchir à une Constitution qui leur convienne. Ce qui n’empêchera jamais le Promeneur solitaire de rêver la vie jusqu’à la fin, en conjurant, comme il dit, ses afflictions par ses fictions.

  Il est temps de conclure : pour Rousseau, la culture (sciences, arts et lettres) est un poison moralement mortel quand elle est diffusée à vaste échelle dans l'espèce; un poison qui reste dangereux même quand il est manipulé par des individus particulièrement bien armés; un poison contre lequel il n'est d'autre ressource que de le retourner contre lui-même quand la corruption se fait générale, pour ralentir la mort morale de tous. Quant à faire métier de penser et d'écrire, c’est selon lui une contradiction dans les termes, ce qui ne peut qu’interroger, comme à rebrousse-poil, si je puis dire, notre modernité où être écrivain ou artiste s’inscrit comme identité sur une carte de visite ou un passeport, où les métiers de la culture s’enseignent, et où la culture n’est jamais assez subventionnée. Non sans excellentes raisons sans doute, mais selon quelle idée de la culture ? Comme absolu  ou comme champ conflictuel ? comme distinction ou comme ressource intérieure ?  comme marchandise ou comme création ? comme communication ou comme subversion ?
  – Car aussi, pourquoi non ? comme dirait Diderot, salarié, lui (guère grassement d’ailleurs), par les libraires de l’Encyclopédie, quoique emprisonné pour la Lettre sur les aveugles et inscrit comme « garçon plein d’esprit mais extrêmement dangereux » sur les fiches de la police royale. Ce bon génie gardait dans son tiroir des bricoles archi-subversives comme Jacques le Fataliste, Le Neveu de Rameau et La religieuse … Il ne les montrait qu’à des amis sûrs, se gardant bien de les publier (sauf un peu vers la fin du siècle, en tirages confidentiels) : un stage en forteresse lui avait suffi. Il a pris le risque de sacrifier sa création littéraire personnelle au profit d’une mission entendue comme service de l’humanité : « le but d'une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain » (article « Encyclopédie ») : vingt ans de bagne quotidien (d’Alembert s’était défaussé aux premiers coups de semonce adverses), sans compter les risques physiques bien réels, car ces temps étaient encore capables du pire (Damien écartelé, La Barre décapité, Calas roué à mort, etc.)
  Quant à lui, Rousseau a partagé le combat des Lumières tout en mettant à nu leurs contradictions – qui restent les nôtres. Il a vu, dès l’époque de son engagement dans cette cause d’où allait naître notre monde dominé par la technique, le mythe du progrès et les mass medias, que les valeurs qu’elle promouvait devaient être systématiquement interrogées dans leurs fondements, à partir d’une anthropologie qui ne réduirait pas l’idée de l’homme à celle de ses rapports sociaux, mais qui tiendrait – aussi – le  plus grand compte de l’antagonisme entre ceux qui n’ont rien et ceux qui possèdent tout, comme clef de l’analyse des sociétés réelles (régies par contrat léonin) et de ce qu’elles devraient être (régies par contrat social).
  Rousseau est loin devant nous parce qu’il incarne une passion de la liberté qui fait de l’acte de penser l’épreuve d’une solitude radicale au sein de la communauté ; c’est ce qu’avait bien vu Hölderlin dans sa magnifique Ode à Rousseau : « Seul un morne silence autour de toi, pauvre homme, /Et tu poursuis, pareil aux morts sans sépulture,/Ta marche errante, et tu cherches le repos et personne/Ne te sait dire ton chemin. » (trad. Gustave Roud). Rousseau est devant nous dans cette solitude d’une pensée que nous commençons peut-être seulement à oser envisager dans tout son tragique. De lui, on pourrait dire, comme René Char de Rimbaud en réponse à une question de Heidegger : il est « le poète d’une civilisation non encore apparue, civilisation dont les horizons et les parois ne sont que des pailles furieuses. » (Recherche de la base et du sommet).


© Jean-François Perrin

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