À travers l’expérience qu’il fait d’une conduite de vie libre, autonome et singulière – « authentique »  au sens fort d’une expérimentation toujours sur le point de tourner au happening imprévisible –,  Rousseau illustre le fait que c’est en creusant au plus singulier de soi que l’artiste apporte ce que nul autre ne pouvait apporter. C’est seulement en exacerbant sa singularité que l’authentique peut espérer devenir commun.
Rousseau a connu de près l’expérience – indissociablement littéraire et existentielle – de l’exigence d’authenticité, de la tension productive inhérente à une insatisfaction radicale envers le monde du spectacle et des échanges marchands. Il y a vérifié ce que peut la recherche entêtée d’un accord entre ce qu’on est et ce qu’on (se) fait, en luttant contre la dictature des images et l’emprise de l’esprit public, dans l’assomption d’une solitude dépossédée, tendue dans l’effort pour forcer le spectacle à accueillir son exigence d’authenticité.
« L’essence de mon être est-elle dans leurs regards ? » La question que se pose Rousseau dans l’un de ses derniers écrits anticipe les analyses d’un Pierre Sansot: « la faveur dont nous jouissons auprès des autres hommes authentifie notre réussite, notre excellence. De là nos tentatives pour séduire, corrompre, nous imposer, et l’idée que notre être se confond avec l’image que l’on a de nous » (Du bon usage de la lenteur). Revigorer l’exigence d’authenticité, en 2012, ne veut nullement dire « revenir en arrière ». Il ne s’agit ni de retomber sur une lecture « existentialiste » d’un Rousseau chantre et exemple de « l’immédiateté », ni surtout de poser une équation (rousseauiste) entre l’authentique et l’origine.

Reformuler l’authentique

La reprise proposée par Sansot du motif rousseauiste de l’identification de l’être au regard d’autrui est parfaitement désillusionnée envers tout leurre de l’immédiateté : ce sont « les autres hommes » qui, par leur faveur, « authentifient » mon devenir. L’enjeu de l’authentique n’est plus, pour nous, d’échapper aux « images que l’on a de nous », afin d’affirmer notre nature originelle contre l’influence des autres ; il est d’authentifier notre singularité à travers un jeu d’images (mentales et extérieures) qui déjoue la logique des images dominantes. Cela implique au moins trois déplacements majeurs par rapport à toute conception « naïve » – au sens d’« illusionnée », mais surtout au sens de « native », d’originelle – de l’authenticité, telle que la promeut par exemple l’industrie touristique.
Premièrement, l’authentique ne relève pas de la découverte d’une réalité extérieure, mais d’une aspiration de transformation de soi. L’aspiration à l’authentique participe bien d’un « indomptable esprit de liberté » en ce qu’elle nous appelle à nous libérer d’abord de nous-mêmes, de nos possessions passées et de notre état présent.  
Deuxièmement, loin d’imposer un quelconque retour à une nature originelle, l’authentique passe par la production d’artifices (agencements collectifs, discours, œuvres d’art) qui génèrent une possibilité de coïncidence avec soi-même nullement donnée dans la réalité préexistante. C’est à travers la création de soi (plutôt que par la simple constatation de son être) qu’on accède au « sentiment de l’existence ».
Troisièmement, ce devenir authentique implique une articulation très particulière de tensions et de relâchements, oscillant entre une ascèse qui renonce à certaines voies de satisfaction normée et un abandon qui se laisse aller à l’instabilité et aux incertitudes du devenir – selon le modèle du Rousseau exilé qui tout à la fois se tend de toutes ses fibres dans sa résistance aux pouvoirs en place et qui ne coïncide jamais tant à avec lui-même qu’en se laissant dériver sur une barque ou dans une rêverie.
Authentês, c’est d’abord « celui dont émane une action », son auteur. L’exigence d’authenticité nous invite moins à retourner à la « véritable origine » d’un document juridique susceptible d’être falsifié, qu’à devenir auteurs de gestes dont nous puissions revendiquer l’expérience initiatrice et singularisante.

Activités envisagées

C’est à la reformulation d’un authentique propre aux demandes de notre époque que nous souhaitons consacrer une série de conférences et de publications autour des célébrations du bicentenaire Rousseau en 2012.
En rapport direct ou non avec l’œuvre de Rousseau, en accord ou en contradiction avec les quelques lignes de réflexion esquissées ci-dessus, les participants seront appelés à préciser en quoi l’exigence d’authenticité garde une force centrale dans le devenir de nos sociétés, au-delà de la suspicion (justifiée) dont ont pu faire l’objet les références à l’authentique au cours des quatre dernières décennies.
Nous prévoyons d’organiser sur le campus de l’université Stendhal un colloque centré plus particulièrement sur l’expérience rousseauiste de l’authenticité et sur ses implications multiples pour le temps présent (en collaboration avec nos collègues dix-neuviémistes pour ce qui concerne l’héritage rousseauiste dans l’écriture stendhalienne et dans la période romantique).
Nous souhaiterions également organiser une série de quatre ou cinq conférences en centre-ville autour du thème de l’exigence d’authenticité, sans que les présentations n’aient forcément de rapport explicite à Rousseau, afin d’aborder plus directement (philosophiquement, sociologiquement, anthropologiquement, esthétiquement) les  présences possibles de l’authentique dans le monde actuel.
Nous prévoyons de publier les actes du colloque sur Rousseau sous forme d’un ouvrage à part entière et de regrouper les quatre ou cinq conférences pour en faire un dossier à publier dans la revue Multitudes.